• Rouen, Lubrizol, risque industriel

VILLE OU INDUSTRIE : FAUT-IL CHOISIR ?

Pour concilier industrie et populations voisines, la meilleure idée semblerait évidemment d’implanter les usines à la campagne, car « l’air y est plus pur » comme le conclue la citation que l’on attribue souvent à Alphonse Allais. Mais la réalité du développement de l’industrie au coeur des villes pose un problème que l’application de cette simple maxime ne suffit pas à régler.

Les questions concernant les relations entre les risques industriels et les espaces urbains se posent principalement pour certains types d’établissements industriels, et plus particulièrement ceux liés au secteur de la chimie, des hydrocarbures ou du nucléaire, essentiellement pour les risques industriels majeurs.

C’est le cas à Rouen une ville que je connais bien puisque j’y suis né, mais c’est aussi le cas à Aix-en-Provence où j’habite et qui présente d’autres types de risques comme celui d’une chaufferie à bois qui déverse sur ses habitants des particules fines cancérogènes qui s’ajoute à celles issues du noeud autoroutier qui la traverse, et dans toutes les villes de France pour des raisons de nature industrielle ou environnementale, on pourrait citer Cognac et toutes ses distilleries et cent autres exemples.

 

TYPOLOGIE DES RISQUES INDUSTRIELS

Les risques industriels sont de deux types :

  • Les risques chimie, qui proviennent des industries qui produisent ou stockent des produits chimiques de base, des produits agroalimentaires, pharmaceutiques, produits ménagers …
  • Les risques pétrochimiques dont sont responsables les industries à l’origine des essences, les goudrons, les GPL etc …

 

Les accidents industriels sont classés en trois familles :

  • Les effets thermiques que sont la combustion ou l’inflammabilité,
  • Les effets mécaniques d’une onde de choc provoquée par une explosion. Celle-ci peut être issue d’un explosif, d’une réaction chimique violente. C’est ce qui s’est passé à Beyrouth
  • Les effets toxiques qui résultent de l’inhalation d’une substance chimique toxique à la suite d’une fuite sur une installation ou d’un incendie comme ce qui s’est passé à Rouen.

LE CAS DE ROUEN

C’est un cas intéressant, car l’agglomération compte un grand nombre d’établissements à risques potentiels.

Sur les 1312 sites classés Sévéso en 2019 en France, 101 sont implantées en Normandies et 12 sur l’agglomération de Rouen. Le DICRIM (Document d’Information Communal sur les Risques Majeurs) qui a été réalisé en collaboration avec les services de l’Etat et qui sera mis à jour en 2020 identifie trois types de risques :

  • Risques naturels : Crues de la Seine et mouvements de terrain
  • Risques industriels liés aux sites chimiques principalement (Lubrizol, Shell, Boréalis, Lambert Rivière Total), et aux silos qui induisent un risque d’explosion car ils contiennent des poussières inflammables ce qui est le cas des silos sucriers Robust, Ucacel, Skalli, Ucaspor …
  • Transports de matières dangereuses avec l’enchevêtrement de plusieurs axes routiers, autoroutiers et ferroviaires en plus de l’axe fluvial

 

LE DEVELOPPEMENT INDUSTRIEL AU XIXe

Ces risques font partie du quotidien des Rouennais (pour mémoire quand on était gamin, les odeurs de ce qu’on appelait « la Shell » estompaient certains jours les effluves de cafés torréfiés de la brulerie du Gros Horloge). Mais ces risques ont aussi contribué à la prospérité de la ville par les emplois qu’ils ont induit. La ville et l’industrie sont deux entités qui sont liées et se sont développées de façon simultanée, la seconde participant bien souvent à la construction de la première. Il suffit pour s’en convaincre de lire l’excellent ouvrage publié en 2013 par un autre rouennais Michel Croguennec qui retrace l’histoire de l’industrialisation de Rouen : 

« À cette époque, la fumée qui s’échappe des cheminées d’usine n’est pas synonyme de pollution, mais le symbole de la prospérité économique. Plus ça fume, plus ça produit ». 

À la fin du XVIIIe siècle, Petit et Grand-Quevilly, mais aussi Sotteville sont des villages, le quartier Saint-Sever n’est qu’un faubourg. C’est là qu’en 1768 un Anglais, John Holker crée une fabrique d’acide sulfurique (où s’installera plus tard Lubrizol). « Il s’agit de la première industrie chimique à Rouen », souligne Michel Croguennec.

Le développement industriel est si rapide que l’on commence à manquer de place à Saint-Sever, et que le voisinage des ateliers commence à se plaindre. « Il y a en effet parfois des trous dans le linge mis à sécher à proximité… »

Dans le même temps, les autorités commencent tout de même à s’inquiéter de la prolifération des usines chimiques sur la rive gauche. À tel point que dès 1809, le préfet de Seine-Inférieure décide de contrôler l’installation des usines classées «dangereuses et insalubres». L’obligation de déclaration est étendue à l’ensemble du territoire par décret impérial l’année suivante.

Avec le développement de l’industrie au cours du XIXème, des quartiers entiers de la périphérie se trouvent dédiés aux industries lourdes.  Elles restent sur un territoire restreint, avec à l’époque aucune norme mise en place vis à vis de la pollution engendrée, ce qui devient très vite un fléau. Et c’est au début du XXe siècle qu’apparait un néologisme : Le mot « Smog »  qui associe les mots Smoke (fumée) et Fog (brouillard). Ce mot décrit le double effet concomitant de la présence de pollutions industrielles et du chauffage au charbon (Londres Décembre 1952).

Face à cette réalité économique, la survenue et le déroulement des évènements dans la catastrophe Lubrizol est révélatrice de nombreux angles morts des politiques publiques en matière de prévention, de protection et de réaction aux risques industriels. Il faut se rappeler que 16 septembre dernier, soit 10 jours avant la catastrophe, le Premier Ministre annonçait un élargissement du régime du simple enregistrement pour des entrepôts qui permettrait de passer  de 50 000 à… 900 000 m3 sans procédure de demande d’autorisation préalable.

Etant donné qu’il n’est pas possible de déplacer les usines à la campagne pour des raisons simplement économiques, que déplacer les usines ne ferait que déplacer le problème, et qu’en plus ce qui est campagne aujourd’hui pourrait être urbanisé demain comme le furent les sites industriels implantés en périphérie au XVIIIe, rattrapés par la ville aujourd’hui, je crois qu’il faut réfléchir le risque industriel en terme de mise en oeuvre de la règlementation, et de moyens donnés à la prévention, au contrôle, puis à l’application de la réglementation existante et de ses évolutions à venir.

Avant de devoir choisir de déplacer les usines à la campagne, je proposerais déjà de donner les moyens à notre administration de contrôler l’application et la mise en oeuvre des réglementations existantes, c’est à dire la mise en place d’une vraie surveillance administrative des sites :

– Il faut déjà s’assurer du respect stricte de la directive Séveso 3 (qui encadre les risques liés aux installations industrielles)

– Il faut aussi faire respecter la loi Risques qui prévoit notamment la mise en place d’un outil de maitrise de l’urbanisation aux abords de certaines installations industrielles à haut risque, avec la définition d’un PPRT non modifiable (Je rappelle qu’à Rouen, le projet ZAC Flaubert a eu pour conséquence la réduction du périmètre de PPRT entre 2009 et 2014)

Car actuellement, sous couvert de dérèglementation, on légalise la mise en danger des populations. On est passé d’une logique de respect des normes à une logique d’évaluation des risques, alors qu’en même temps on assiste à un assouplissement excessif de la règlementation au nom d’une simplification qui nuit à la sécurité des installations et des populations.

Face à cette réalité, une solution est peut être la mise en oeuvre du concept de PSTe : Prévention, Sécurité, Transition écologique que je décline en 6 actions clé à mettre en oeuvre.

1- Prévention

2- Surveillance administrative

  • vérifier que les installations classées sont soumises à tout le moins au régime qui correspond à leur réalité
  • augmenter les moyens humains de la DREAL, afin d’augmenter les contrôle et permettre à l’administration d’avoir une vision réelle de l’état des stocks
  • réaffecter les taches des inspecteurs de la DREAL pour limiter leur charge de taches improductive et administrative, au profit des contrôles terrain.
  • sanctionner les manquements de manière systématique, voire automatique
  • contrôler l’existence des PPRT

Et face à cette règlementation, il faut aussi que les condamnations infligées aux industriels soit réellement dissuasives, car pour le moment elles sont à peine symboliques (quelques milliers d’euros parfois)

3- Préparations aux situations d’urgence

4- Mise en oeuvre un plan de pilotage de crise

5- Restauration du lien Habitants / industrie

  • Sensibilisation des populations aux droits européens et nationaux
  • formation dans les écoles
  • participation et association des élus à la mise en oeuvre des politiques de prévention, aux réflexions et aux prises de décision
  • optimisation de l’utilisation du numérique pour créer, développer et maintenir le lien « population administration – industriels (cartes numériques, informations, flash, SMS, opérations tests …)
  • ouvrir les usines lors des journées du patrimoine

6- Résilience sociétale : Industries moins polluantes, et externalisation des stockages

Si les industries ne peuvent être déplacées, la puissance publique doit leur imposer de repenser les logiques de production afin qu’elles soient plus vertueuses, respectueuses de leur environnement et de la santé des habitants qui les côtoient.

Certaines villes et industries ont déjà pris le tournant écologique, soit en faisant le choix d’une autre économie, soit en opérant des changements au sein même de leurs industries pour qu’elles soient plus respectueuses envers l’environnement, notamment en excluant certains composants chimiques avérés néfastes. La sensibilisation ces dernières années des consommateurs aide dans ce sens à motiver les industriels à changer leurs méthodes de production.

Comme le préconise une partie de la conclusion du rapport du Sénat : « Le nombre réduit de sanctions prononcées, leur faiblesse et le taux de classement sans suite plus élevé pour les infractions environnementales que pour la moyenne sont perçus par certains observateurs comme le signe d’une forme d’indulgence des pouvoirs publics vis-à-vis des industries et ce soupçon affecte la crédibilité de la politique de prévention, notamment la détermination de l’État à en assurer le respect : trop souvent, les recommandations et prescriptions formulées par les services de l’État ne sont pas suivies d’effet, sans que personne ne semble s’en inquiéter. « « 

En echo aux propositions du gouvernement qui vont dans le bon sens, mais de manière beaucoup trop parcimonieuse, et selon le vieil adage populaire selon lequel les accidents les moins polluants sont ceux qui ne surviennent pas, je crois plus à la création d’une autorité de sureté des installations industrielles à risques (comme c’est le cas dans le nucléaire), plutôt qu’à un bureau d’enquête accident qui n’agirait que pour déterminer les causes d’un accident qui aurait déjà eu lieu.

 

 

Suivre Frédéric Poitou:

Frédéric Poitou est né à Rouen, et y a fait des études au Conservatoire en musique-études en section piano. Il s'est ensuite orienté vers des études scientifiques où il a obtenu un diplôme d'ingénieur, puis un doctorat en Chimie. Il est Expert Judiciaire en France, en Belgique et à Luxembourg, et agrée par les Institutions Européennes.

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