Au temps du prophète, les femmes étaient enseignantes, guerrières ou imams

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« Contrairement à certaines féministes occidentales, nous pensons que l’islam peut servir d’instrument d’émancipation des femmes », déclare la Danoise Sherin Khankan, fondatrice d’une mosquée dirigée exclusivement par des femmes à Copenhague.

Sherin Khankan est très demandée lors des congrès sur le féminisme islamique. En 2016, elle a ouvert la mosquée Mariam à Copenhague, une mosquée pour et par les femmes. Les femmes n’y ont pas à prier sur le balcon ou dans les derniers rangs pour assister aux cérémonies religieuses, comme c’est l’usage dans d’autres mosquées. « Je voulais une mosquée à moi, avec des imams femmes, qui dirigent la prière et montent en chaire », dit-elle au téléphone. Les hommes sont également les bienvenus, sauf lors de la prière du vendredi.

Sherin Khankan a des idées modernes sur l’égalité des hommes et des femmes et la réconciliation de l’Islam et des valeurs occidentales. Ses positions n’ont pas échappé au président français Emmanuel Macron, qui l’a invitée pour une longue discussion. « Il s’est beaucoup intéressé à la façon dont le féminisme islamique peut aider à jeter des ponts entre les communautés. Il n’est pas aussi dogmatique au sujet de la séparation de l’Église et de l’État que certains de ses prédécesseurs. Macron estime que la religion fait parfois partie du problème, mais aussi de la solution », dit-elle.

Pourquoi était-il important pour vous d’avoir votre propre mosquée?

Sherin Khankan: La mosquée n’est pas seulement un lieu de prière et de spiritualité. Elle est aussi un lieu de connaissance et d’éducation. Ce dernier point est très important. Celui qui produit la connaissance est celui qui détermine le message islamique. Les structures patriarcales dominent les mosquées dans le monde entier et tout le monde semble trouver que c’est normal. Si nous voulons lutter contre ces interprétations patriarcales et misogynes de l’Islam, les femmes doivent se concentrer sur la production de connaissances, non seulement dans les universités, mais aussi dans les mosquées. Parce que si les femmes mènent la prière du vendredi, on renouvellera l’islam. Il ne s’agit donc pas de genre, mais de connaissances.

Et pour diffuser un message islamique alternatif ?

Oui, nous voulons lire le Coran en mettant l’accent sur l’égalité des sexes. C’est ce qui distingue notre mosquée d’autres mosquées et c’est ce dont nous avons besoin aujourd’hui. Il y a de très bonnes mosquées au Danemark, mais leurs structures sont dominées par les hommes. La communauté musulmane s’est mise à tenir cette hypocrisie pour acquise. Les chefs spirituels masculins disent que les femmes doivent être les premières à diffuser l’Islam, mais ils interdisent aux femmes d’accéder à la chaire alors que celui qui prêche que le paradis est sous les pieds des femmes doit joindre le geste à la parole et donner aux femmes les mêmes chances qu’aux hommes.

Est-ce une coïncidence si les femmes du monde entier prennent l’initiative de la promotion d’un Islam progressiste et tolérant ?

Je ne pense pas, non. Comme je viens de le dire, c’est d’abord une question de connaissance. Mais les femmes, bien sûr, souffrent de l’inégalité qui résulte des interprétations misogynes de l’islam. Les femmes représentent la moitié de la population mondiale. Ce n’est qu’une question de temps avant que les femmes des différents secteurs de la société ne prennent l’initiative, y compris dans le domaine de la religion. Je pense qu’aujourd’hui nous assistons à un effet domino. Inspirer les autres femmes, c’est ce qui se passe à un rythme accéléré partout. Les femmes musulmanes féministes se disent: si elle peut mener la prière, je peux le faire aussi. En Chine, il y a des imams femmes depuis 1820. Aujourd’hui, il y a aussi des imams femmes aux États-Unis, au Canada, en Allemagne, au Royaume-Uni, etc. Une mosquée féminine a également récemment ouvert ses portes à Paris.

Mais la plupart des spécialistes de l’islam pensent que les femmes ne peuvent pas être théologiennes de l’islam.

Au moins trois hadiths (déclarations attribuées au prophète Mahomet, NDLR) font référence à des imams femmes. Le prophète lui-même a demandé à une femme, à Médine, de quitter sa maison et de diriger la prière. Grâce à cette référence, la plupart des juristes islamiques acceptent les imams femmes, certainement pour un public de croyantes. Le mythe selon lequel les femmes n’ont pas le droit d’être imams vient du fait qu’il y a beaucoup d’histoires de la tradition islamique que les détenteurs du pouvoir masculins ne racontent pas. Au temps du prophète à Médine, les femmes étaient aussi enseignantes, guerrières ou imams. À la mosquée Mariam, nous n’essayons pas de réformer l’islam. Nous revenons simplement aux racines de l’islam pour montrer que le féminisme et l’islam vont de pair. Et contrairement à certaines féministes occidentales, nous croyons que l’islam peut servir d’instrument d’émancipation des femmes.

Quels sont les principaux problèmes auxquels sont confrontées les femmes musulmanes pratiquantes aujourd’hui ?

Le plus gros problème, d’après mon expérience d’imam, c’est l’amour et la possibilité de choisir son partenaire. Il existe un large consensus parmi les autorités islamiques sur le fait qu’une femme musulmane n’est pas autorisée à épouser un non-musulman, alors qu’un homme musulman l’est. On justifie cette inégalité par l’argument selon lequel le Coran déclare explicitement qu’un musulman peut épouser une juive ou une chrétienne, mais pas qu’une femme peut épouser un juif ou un chrétien. Nous disons : le Coran ne dit pas que c’est interdit – il n’y a tout simplement rien à ce sujet dans le Coran – et nous croyons que ce qui s’applique à l’homme s’applique aussi à la femme. C’est pourquoi, en tant qu’une des rares mosquées d’Europe, nous célébrons des mariages interreligieux entre musulmanes et non-musulmans. Pour les jeunes femmes musulmanes d’Europe, c’est l’un des dilemmes les plus douloureux. Nous avons reçu des couples du Danemark, de Norvège, de Suède, de France, du Royaume-Uni et il y a quelques semaines même d’Égypte. Nous proposons également un nouveau contrat de mariage islamique, qui donne aux femmes musulmanes le droit de divorcer.

Les jeunes femmes musulmanes ne sont-elles pas souvent déchirées entre leur famille d’une part et la société dans laquelle elles grandissent d’autre part ?

Certainement. Les couples mixtes frappent habituellement à notre porte après des années de disputes avec leurs familles. Nous essayons parfois de faire de la médiation. Il arrive aussi que la famille de la mariée musulmane soit présente au mariage avec un Danois natif par exemple qui ne veut pas se convertir. Parfois, le père de la mariée refuse même de me saluer. Mais rien que sa présence est un petit pas dans la bonne direction. Le changement demande du temps et de la patience, et nous ne voulons pas brusquer la communauté musulmane.

Quelles personnes visitent votre mosquée?

C’est vraiment une nouvelle génération de musulmans, dont la plupart ont une vingtaine d’années. Certains sont d’origine musulmane et immigrée, d’autres sont convertis. Il y a des hommes et des femmes, mais surtout des femmes. Cette nouvelle génération a une approche très différente de celle des générations précédentes. Ces jeunes sont nés et ont grandi au Danemark et sont plus tolérants et ouverts d’esprit que leurs parents. Par exemple, la plupart d’entre eux croient que l’islam et l’homosexualité sont parfaitement compatibles et ont l’habitude de fréquenter des non-croyants. Pour l’avenir de l’islam en Europe, il est important de former une nouvelle génération d’imams et de lutter contre l’islamophobie croissante.

Il devient également plus difficile de conserver l’image que les femmes musulmanes sont opprimées, quand on voit que nous menons la danse dans nos propres mosquées, où une nouvelle génération d’imams femmes prêche l’égalité des sexes et la tolérance de l’homosexualité.

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Frédéric Poitou est né à Rouen, et y a fait des études au Conservatoire en musique-études en section piano. Il s'est ensuite orienté vers des études scientifiques où il a obtenu un diplôme d'ingénieur, puis un doctorat en Chimie. Il est Expert Judiciaire en France, en Belgique et à Luxembourg, et agrée par les Institutions Européennes.

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